Betancourt: du piédestal au bûcher

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Les témoignages de la duplicité d’Ingrid Bétancourt se multiplient. Loin de cette image de mère courage, de vierge des selvas, véhiculée par les médias, ses anciens co-détenus décrivent une petite princesse qui voulait tout commander au doigt et à l’oeil: le camp, les autres détenus, les geôliers eux-mêmes. Son amie Clara Rojas n’est plus son amie. Les ex-otages américains lui reprochent même d’avoir exigé que les FARC se débarrassent d’eux, au prétexte qu’étant Etatsuniens, ils avaient sûrement une puce implantée dans le corps pour permettre leur localisation.

On commence à lever le voile sur les relations intimes réelles ou supposées qu’elle aurait entretenues avec plusieurs otages, dont Luis Eladio Pérez, ex-député et autre otage politique.

Ce nouveau battage médiatique autour d’Ingrid Bétancourt m’énerve. C’est un peu facile – pour les médias, j’entends, pas pour les otages, avec ce qu’ils ont enduré – de brûler l’icône qu’ils ont largement contribué à créer. La petite Jeanne d’Arc colombienne finit elle aussi sur le bûcher. Mais c’est bien en amont que l’on trouve les germes d’une personnalité pas forcément attachante. Lors de la publication de son livre La rage au coeur (Pocket, 2001) elle a été encensée en France. Elle se sert à merveille de ses relations (Sciences Po Paris, avec Villepin comme professeur, ça sert; avoir épousé un futur diplomate français, et obtenu ainsi la nationalité française, aussi), elle manie parfaitement les médias, elle est éblouissante (fille d’une Miss Colombie et d’une ministre, connaissant le gratin national et international, le terrain était bien préparé). Admettons-le.

Mais elle pratique tellement ce côté moi-moi-moi tout mieux que les autres que la lecture de  La rage au coeur m’a horripilée. Sous l’argument “la Colombie m’a tellement donné, je me dois de lui donner en retour”... je vois cette certitude qu’ont certains héritiers de castes que leur pays ne saurait exister sans eux. Qu’est-ce qu’on a pu nous bassiner avec cette candidate pour le parti Verde Oxígeno, qui quasiment allait l’emporter au premier tour (j’en rajoute à peine)! Les intentions de vote pour son parti n’ont jamais dépassé 2%.

Bon, maintenant elle est descendue de son piédestal (tout de même, demander le divorce à son mari Juan Carlos Lecomte sous l’argument de la “séparation de corps de fait”, alors que pendant 6 ans il s’est battu pour qu’on ne l’oublie pas, il fallait oser) et la curée va pouvoir commencer. Je ne sais pas ce que j’aurais fait pendant 6 ans de captivité au fond de la jungle. Probablement pas mieux. Je ne sais pas ce qu’auraient fait les détracteurs qui vont se manifester. Et je crois que seuls les ex-otages peuvent commenter cette période.

Par contre, au vu de ses premières déclarations après la libération (le président Uribe est génial, merci au Christ et à la Vierge, et vive Benoît XVI), je pense aussi que le meilleur service que Bétancourt puisse rendre à la Colombie et au-delà est de prendre du temps pour elle et pour sa famille, et de ne pas réintégrer la vie publique.

Sur le même sujet: une chronique d'Almudena Grandes dans El País.
Un très bon article de la revue latinoaméricaine Gatopardo: Luces y sombras de Ingrid Betancourt (avril 2009)