Un protecteur des tortues assassiné au Costa Rica

Catégorie:

Alors que le Costa Rica communique énormément sur son engagement en faveur de l'environnement et de la biodiversité, le récent assassinat d'un protecteur des tortues met en lumière une contradiction de fond: près d'un quart du territoire de la petite nation centre-américaine est couvert de réserves environnementales, mais la protection de l'environnement n'est pas véritablement assurée par les pouvoirs publics.

Jairo Mora Sandoval, 26 ans, a été assassiné le 31 mai sur une plage de Limón, province caraïbe du Costa Rica. Il s'efforçait de préserver les pontes de tortues luth, une espèce en voie de disparition. La méthode, éprouvée, consiste à repérer les tortues qui viennent pondre, puis à transporter leurs oeufs dans un incubateur jusqu'à éclosion, avant de ramener les petits à la mer. L'importante mortalité des jeunes est ainsi limitée, car souvent les nids sont détruits par d'autres tortues qui viennent pondre à leur tour, par des animaux errants, ou par des traficants d'oeufs, qui les revendent pour consommation - on leur attribue toutes sortes de vertus et chaque oeuf rapporte un dollar sur les marchés de la capitale et d'ailleurs. Sur mille oeufs, une seule tortue atteindra l'âge adulte.

La présence des environnementalistes gêne ce pillage, mené par des réseaux de narcotrafiquants qui diversifient leur activité économique. Jairo Mora avait été menacé à plusieurs reprises, notamment parce qu'il ne cessait de réclamer une présence policière sur les plages. Celle de Moín, dans la province de Limón, est particulièrement concernée: BBC Mundo rapportait en avril 2012 l'intimidation de plusieurs bénévoles par des individus armés de AK-47 et qui s'étaient emparés des nids.

D'un pays qui se proclame champion de la protection de l'environnement et de la biodiversité, on pouvait s'attendre à une réponse ferme de la part des autorités. Il n'en a rien été: le ministre de l'Environnement, René Castro, s'est contenté de faire remarquer que son ministère n'est pas chargé de surveiller la zone. Dans la foulée, le premier vice-président de la république a dit qu'il s'agissait d'un "accident". Notez donc pour votre gouverne: une course-pousuite suivie d'une balle dans la tête, au Costa Rica, ce n'est pas une exécution mais un accident. Il était au mauvais endroit au mauvais moment, explique le vice-président, car la plage de Moín est un haut lieu de débarquement de la cocaïne.

Il se trouve que ces déclarations ont ému les protecteurs de l'environnement, des politiques et des leaders d'opinion, et pas seulement nationalement, puisque Miami est à une heure trente d'avion et que les Canadiens sont également légion; la plupart des touristes qui ne viennent pas pour le paradis fiscal le font pour le paradis environnemental.

Les associations de protection de l'environnement exigent désormais des excuses du vice-président et de la présidente Laura Chinchilla, qui s'est pourtant fendue de DEUX tweet pour dénoncer cet "assassinat inacceptable", prise de position insuffisante, jugent ces ONG. Même le siège local de l'ONU a présenté ses condoléances dans une déclaration publique. Accessoirement, les défenseurs locaux de l'environnement font savoir que la police évite soigneusement de veiller à la protection des pontes de tortues.

Curieusement, les associations n'ont pas l'air de faire confiance à ladite police qui ne manquera pas de mener l'enquête, car elles proposent une récompense de dix mille dollars à qui apportera des informations permettant d'identifier les assassins. Parallèlement, elles font pression auprès du gouvernement pour que la plage de Moín devienne une zone protégée.

Ce qui pose tout de même un problème: tant que le niveau de pauvreté des populations sera élevé, celles-ci percevront davantage les ressources naturelles comme un moyen de subsistance à court terme que comme un trésor à protéger à long terme. Si les habitants ne trouvent pas un plus grand bénéfice à protéger l'environnement qu'à l'exploiter, le positionnement officiel du Costa Rica protecteur de la biodiversité ne sera qu'un vain mot.

(Et d'ailleurs, mais ce n'est pas le sujet ici, j'aurais beaucoup à redire sur les parcs nationaux où une partie des bénéfices des entrées m'a bien semblée être détournée directement par le ranger de service du moment.)

__

On me demande s'il y a des pétitions. En voici une, adressée au Ministre de l'Environnement, René Castro, pour demander un engagement fort du gouvernement contre l'impunité et un véritable traitement au problème des pillages de nids. Sinon vous pouvez toujours écrire à la présidente Laura Chinchilla, notamment via son compte Twitter @Laura_Ch.