Paraguay: chronique d'une destitution annoncée

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Le président progressiste Fernando Lugo a été destitué conformément à la Constitution vendredi 23 juin. Son nom vient s'ajouter à la longue liste des présidents latinoaméricains n'ayant pas terminé leur mandat; le dernier en date est le Hondurénien Manuel Zelaya, chassé par un coup d'Etat institutionnel.

Les deux principaux partis du pays, tous deux de droite, rêvaient depuis des années d'abréger les années Lugo. Le chef de l'Etat n'avait sauvé son mandat que de justesse à plusieurs occasions: revenons sur quatre ans de présidence Lugo.

Fernando Lugo, connu comme "l'évêque des pauvres", s'est lancé en politique en 2006 pour faire entendre les voix des oubliés du pays. Proche de la théologie de la libération, il s'engageait en faveur de la justice sociale et prônait une réforme agraire. Sa hiérarchie l'a d'ailleurs suspendu de ses fonctions, regrettant qu'il prenne parti dans des affaires non exclusivement spirituelles. 

Lugo a servi de faire-valoir au Parti Libéral (centre droit) qui cherchait à mettre à bas le Parti Colorado (droite conservatrice) au pouvoir depuis plus de soixante ans. Lugo ramenait ainsi les voix de gauche - les quelques partis de cette tendance sont petits et assez peu influents - et celles de nombreux électeurs qui voyaient en lui un candidat honnête, quand le pays est miné par la corruption et le clientélisme. L'électorat libéral était rassuré par son "ticket" avec un vice-président issu du parti, Federico Franco. Le 15 août 2008, jour de l'Assomption - nom de la capitale paraguayenne, Asuncion - pour la première fois dans l'histoire du pays, un progressiste arrivait au palais présidentiel, poussé par une coalition d'une vingtaine de partis.

Cependant, dès le premier remaniement ministériel, au printemps 2009, le Parti Libéral Radical Authentique s'estimait trahi et retirait son appui au président qui, depuis lors, s'est trouvé sans majorité. Et sa situation n'a cessé de se dégrader. Il a perdu la confiance d'une partie de l'opinion lorsqu'il a dû faire face à plusieurs demandes de reconnaissance de paternité.

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C'est en novembre 2009, soit quinze mois après sa prise de fonctions, que l'hypothèse d'un procès politique pour destituer le président Lugo est évoquée pour la première fois. A cette époque, une troisième demande de reconnaissance de paternité est déposée contre lui; on lui reproche la mauvaise gestion de l'enlèvement par l'EPP (Armée Populaire Paraguayenne, groupuscule guérillero) d'un propriétaire terrien, et le prix de rachats de terres dans le cadre du projet de réforme agraire.

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En décembre, la situation est de plus en plus tendue. Le Parti Libéral Radical Authentique a suivi de très près les événements de l'été au Honduras: fin juin, le président Zelaya a été victime d'un coup d'Etat politique (pour les uns) ou d'une transition constitutionnelle, pour les autres. Mais surtout, les putchistes ont réussi leur coup: ni les Etats-Unis, ni l'OEA, ni aucun des pays latinoaméricains n'ont pu ramener le président au pouvoir. Leur soutien est resté sur le plan des déclarations. Ce qui a marché au Honduras peut valoir au Paraguay...

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Le président commence à faire part publiquement de ses inquiétudes quant à l'avenir de son mandat, mais l'opposition rétorque que le président est délirant et paranoïaque. Lugo est pourtant alors sur le fil; il sera sauvé du procès politique par la libération de Fidel Zavala, le propriétaire terrien otage de l'EPP. A la lumière des derniers événements, il faut impérativement relire ce que disait l'opposition fin 2009.

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En octobre 2010, le président est amené à quitter le pays pour faire soigner un lymphome au Brésil. Le remplacement de responsables de l'Etat-Major pendant ce séjour brésilien, alors que le vice-président Federico Franco assume l'intérim, est considéré par ce dernier comme une violation de la Constitution, justifiant la mise en accusation de Lugo.

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Ne disposant pas d'une majorité au Congrès ni au Sénat, Lugo ne peut tenir son engagement d'une réforme agraire, celle-ci piétine et les occupations de terres par des "carperos" (de carpa: la tente) se multiplient. Sont particulièrement visées les terres fertiles proches du Brésil, détenues par des "Brasiguayens" qui les cultivent depuis des décennies mais sont de plus en plus mal vus par les populations pauvres.

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En outre, s'il est un leader charismatique, Lugo n'a rien d'un gestionnaire. Comme beaucoup de présidents de la région, il peut prendre une décision sur un coup de tête, comme ce soir de septembre 2009 où, au foot, le Paraguay a battu l'Argentine. Pour fêter l'événement, le président a décrété un jour chômé le lendemain. Légers problèmes d'organisation...

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A la relecture de tous ces articles, j'en viens à me demander si le Parti Libéral n'avait pas prévu dès avant l'élection d'utiliser Lugo pour battre les colorados, puis de le garder comme faux-nez ou de s'en débarrasser au plus vite, gagnant par là la responsabilité suprême qu'il n'aurait jamais pu obtenir autrement. Federico Franco aurait alors seulement mis plus de temps que prévu à écarter le chef de l'Etat.