Mobilisations latino-américaines

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La vigueur des mobilisations au Brésil en plein championnat de football a surpris, mais la presse francophone s'en fait largement l'écho. Pendant ce temps, les étudiants chiliens continuent de revendiquer une éducation publique de qualité, alors que les retraités nicaraguayens demandent une pension de vieillesse minimum, et que les Costaricains eux-mêmes descendent dans les rues pour dénoncer les décisions d'un gouvernement qui ne gouvernerait pas pour le peuple.

Au Chili la mobilisation des étudiants et des lycéens n'est pas récente: voilà deux ans qu'ils manifestent pour obtenir une éducation publique, gratuite et de qualité. Le Chili est, après les Etats-Unis, le pays où les études supérieures coûtent le plus cher. Comme aux Etats-Unis, les jeunes Chiliens et leurs familles sont lourdement endettés. Les quelques concessions du gouvernement du président Piñera - un peu d'argent pour les écoles et des prêts d'Etat en direct, à des taux plus réduits que ceux proposés par les banques - ne comblent curieusement pas leurs attentes. Depuis quelques semaines, les manifestations ont repris de la vigueur; le mercredi 26 juin a été marqué par une grève appuyée par les syndicats, les travailleurs portuaires et les mineurs.

Les jeunes occupent environ cinquante établissements du secondaire, dont vingt sont centre de vote: ce dimanche ont lieu les primaires en vue des prochaines élections (présidence et vice-présidence, Sénat, Assemblée Nationale et mairie). Au passage, oui, au Chili comme en Uruguay, les primaires internes à un parti sont organisées par l'Etat; obligatoires en Uruguay, facultatives au Chili. L'actuel président Piñera - qui n'est pas candidat, la Constitution interdisant la réélection du sortant - a annoncé que la police procéderait à l'évacuation des locaux de vote.

Ambiance différente au Nicaragua, où le manifestant court moins vite, mais revendique tout de même depuis près de six ans. Les viejitos (affectueusement et en Amérique, les petits vieux) campent depuis le 17 juin dernier devant les portes de l'Institut National de Sécurité Sociale. Âgés de plus de soixante ans, ils sont retraités mais n'ont pas cotisé les 750 semaines réglementaires pour obtenir une pension complète. Ayant néanmoins cotisé plus de 250 semaines, ils s'appuient sur une loi votée par le premier gouvernement sandiniste et sur une promesse électorale d'Ortega pour demander une pension de 125 dollars mensuels. Vingt-cinq mille Nicaraguayens sont dans cette situation (la population totale est d'environ six millions de personnes), et selon les calculs officiels, accéder à leur demande coûterait 12,8 millions de dollars (annuellement je suppose?). Mais la Sécurité Sociale ne dispose pas de cet argent, car le fonds de réserve a été volé par le vilain dictateur Anastasio Somoza en 1979, lorsqu'il a été renversé par la révolution sandiniste. Et apparemment, on n'a pas réussi à reconstituer le fonds depuis, je ne voudrais pas insister lourdement, mais il s'est passé 34 ans tout de même, il faut oser utiliser l'argument de l'héritage.

Mais bref. Daniel Ortega a donc trouvé une solution moins onéreuse: faire disperser les manifestants par la police, et comme ils reviennent à la charge, les bougres, leur envoyer nuitamment les Jeunesses Sandinistes et autres "encapuchonnés" armés de battes de base-ball. Trois cents bon citoyens s'employant à faire comprendre à leurs compatriotes que si la loi est en leur faveur, il n'y a pas d'argent pour eux, circulez, y'a rien à voir, et puis on a un canal à creuser.

Au Costa Rica enfin, le pays le plus tranquille d'Amérique Latine et un de ceux où la démocratie est la plus reconnue, des milliers d'habitants ont manifesté pacifiquement mardi dans tout le pays, pour dénoncer pêle-mêle l'aggravation de la corruption en politique, l'augmentation du coût de la vie, les concessions accordées à des entreprises étrangères, l'état des routes, le manque de transparence en politique, la mauvaise gestion de l'eau, la non-application des droits des travailleurs. A quoi le gouvernement a répondu: mais vous voulez quoi, on n'y comprend rien, donc on ne peut rien faire, et au passage vous auriez pu attendre les vacances scolaires qui commencent dans quelques jours, franchement.

Il n'est pas certain que le message soit de nature à calmer les revendications, mais depuis avant-hier, d'après les journaux, il ne s'est rien passé de notable.