Le proc anticorruption espagnol rend son tablier

Catégorie:

Le procureur général du parquet anticorruption espagnol a démissionné jeudi dernier. Non pour dénoncer, par exemple, les difficiles conditions de travail de son service, mais parce qu'il possède le quart d'une société au Panama, ce qui a jeté le trouble sur la pertinence de sa nomination.

Le parquet Anticorruption, en Espagne, c'est un service qui a du travail. Créé en 1995, c'était l'équivalent de notre Parquet National Financier. Ses compétences ont été élargies en 2007, et son nom officiel est depuis lors "Parquet national contre la corruption et la criminalité organisée". On lui doit des enquêtes renommées : en vrac, l'affaire Noos (impliquant l'infante Cristina et son époux Iñaki Urdangarin), l'affaire Gürtel (financement illégal du Parti Populaire), l'affaire ERE en Andalousie (financement illégal du Parti Socialiste), et je ne cite que ce que nous avons évoqué en cours de Culture Internationale 1 cette année.

Début 2017, le patron de l'Anticorruption, Antonio Salinas, a pris sa retraite après 13 ans passés à la tête de cette institution. Sept personnes ont postulé à sa succession, et c'est Manuel Moix qui a été choisi le 22 février.

Sa nomination a immédiatement soulevé des interrogations. D'abord, parce qu'il était le seul des sept candidats à ne pas venir de l'Anticorruption ; ensuite, parce que son nom apparaissait dans des écoutes pratiquées dans le cadre d'une affaire de corruption. De fait, l'ex-président (Parti Populaire) de Madrid, Ignacio Gonzalez, se félicitait de la perspective de cette nomination, ce qui fait mauvais genre. En outre, Moix ayant été procureur général de Madrid, il était considéré par certains comme la tête de pont du PP pour calmer le jeu sur les enquêtes. Le Parti Populaire a aujourd'hui plus d'affaires en cours que de députés au Parlement, ce qui ne veut rien dire mais fait quand même bien rigoler.

L'action de Moix a été rapidement mise en cause. A la veille d'une opération de la Garde Civile dans l'affaire Lezo (une histoire de détournement de fonds publics, précisément l'enquête qui vise Ignacio Gonzalez), le sémillant procureur a ordonné à ses subordonnés de ne pas s'intéresser à une société liée à l'affaire. En réaction, les magistrats en charge du dossier ont provoqué une réunion de tous les procureurs Anticorruption, lesquels ont voté de manière écrasante contre la décision de leur patron.

Ensuite, lorsque l'affaire des 3% (financement illégal du parti Convergencia) a commencé à évoquer le nom de l'ex-président Artur Mas, Manuel Moix a décidé retirer le dossier à son équipe pour le relocaliser en Catalogne. En outre, il a ouvert une enquête sur les magistrats en charge de l'affaire, accusés de contrainte et menace par un entrepreneur impliqué dans une affaire de blanchiment, l'affaire Emperador.

Mais c'est finalement une affaire personnelle qui a poussé Manuel Moix à la démission. Un site d'information a révélé l'existence d'une société panaméenne dirigée par des prête-noms, mais fondée par Manuel Moix père, et qui vise à la gestion d'une demeure madrilène laissée en héritage à ses quatre enfants, dont notre fameux chef de l'Anticorruption.

Manuel Moix a donc présenté sa démission 87 jours après sa nomination. Le procureur général de l'Etat a tenté de l'en dissuader, assurant qu'il n'y avait aucune irrégularité ni illégalité dans le fait d'avoir des parts dans une société panaméenne (la question de la moralité n'incombe pas plus à la justice espagnole qu'à la justice française, mais force est de reconnaître qu'elle chagrine tout autant le citoyen de base, ce jaloux aigri qui a raté sa vie). Mais Moix a maintenu sa décision. Comme j'ai mauvais esprit, j'aurais tendance à penser que son objectif est de freiner des enquêtes complémentaires susceptibles de révéler des faits irréguliers et illégaux, cette fois-ci, mais tout ceci n'est que pure spéculation. Et puis c'est peut-être simplement parce que le partenaire de tennis de Moix et ministre de la Justice, Rafael Catala, a cessé de le soutenir.

Quoi qu'il en soit, Manuel Moix n'est pas à la rue (même si la maison a été vendue entretemps) : il réintègrera prochainement le Tribunal Suprême de Justice, où il occupait un poste avant de devenir patron de l'Anticorruption.

Et bonne journée.