L'affaire de la Manada dépasse les frontières

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Une semaine après le verdict du procès de la Manada, l'émotion ne retombe pas en Espagne, bien au contraire. Dans le pays, mais aussi à l'étranger, les prises de position se multiplient. Retour sur l'affaire et ses derniers développements.

Lors de la première nuit des traditionnelles fêtes taurines de Pampelune de 2016, une jeune fille de 18 ans a eu des relations sexuelles avec cinq jeunes gens âgés de 25 à 27 ans. Jusque là, tout le monde est d'accord - d'ailleurs, il y a des vidéos de l'activité ; ce qui pose question est la qualification des faits.

Après la tenue du procès du groupe en novembre 2017, le Tribunal de Navarre a enfin fait connaître son verdict le jeudi 26 avril. Et il n'est pas piqué des hannetons.

Pour deux des juges, il y a bien eu abus sexuel, l'absence de violence ou d'intimidation visible les empêchant (voire !) de reconnaître un viol, en vertu du Code Pénal en vigueur. Ce qui leur a valu, outre une volée de bois vert, une lettre ouverte signée par plus de 1 800 psychologues et psyquiatres pour leur expliquer qu'en cas d'agression, l'immobilité et le mutisme sont des réflexes biologiques à ne pas confondre avec le consentement. Michel Cymes et Marina Carrère d'Encausse avaient déjà fort bien détaillé le concept de sidération en 2012 et je ne saurais trop vous conseiller de prendre 2'36 pour aller voir cette explication instructive. Au demeurant, pour divers juristes avertis, l'intimidation est de fait quand une crevette de 18 ans se retrouve dans un corridor, entourée de cinq marmules qui partaient à Pampelune dans l'optique de "se trouver une grosse à tirer à 5".

Le troisième juge, celui qui a émis une "opinion discordante", n'a quant à lui observé qu'un rapport sexuel dans un contexte "de fête et de jubilation", et proposait donc la relaxe des accusés. Ce qui tendrait de mon point de vue à prouver que le voyage dans le temps existe, car ce magistrat semble bien nous venir tout droit du Moyen Age. Le ministre de la Justice espagnole, Rafael Catalá, a considéré pour sa part que ce juge souffrait d'un "problème particulier", ce qui a déclenché des réactions non moins véhémentes de la magistrature. J'admire le soutien professionnel mais pour parodier Coluche dans Le maître d'école, être juge, ça ne devrait pas dispenser d'être intelligent.

Le sentiment général d'indignation ne date pas du verdict. Lors du procès, certaines décisions des magistrats avaient révolté ceux et celles qui ne croient guère qu'une fille de 18 ans n'ayant jamais pratiqué le sexe collectif ait souhaité se faire pénétrer par tous les endroits possibles et sans protection par cinq gars rencontrés quelques minutes auparavant. Par exemple, le fait que cette joyeuse bande de camarades soit, elle, habituée aux relations de groupe, les prépare ("on prend de la burundanga, pour les viols? ha ha ha")  et les commente (y compris en live : "en train d'en sauter une à cinq - il y a une vidéo") sur Whatsapp, au bénéfice des copains restés chez eux : ces intéressantes conversations - et des enregistrement audio qui viennent de sortir dans les médias - n'ont pas été versées au dossier. En revanche, l'enquête réalisée par un détective privé sur la victime, soulignant la vie "normale" et donc l'absence de traumatisme - et donc, l'absence de viol - a, elle, été retenue par les magistrats. On n'a pas non plus parlé de l'agression de Pozoblanco : l'agression d'une jeune femme deux mois avant celle de Pampelune, impliquant quatre des cinq inculpés des San Fermines, et dont la police de Navarre a trouvé la trace sous forme d'une vidéo dans le téléphone de l'un d'eux. L'enquête est en cours.

Au-delà de la colère nationale, qui touche jusqu'à un couvent de carmélites cloîtrées, le Parlement Européen a débattu de la mise en application par l'Espagne des standards internationaux sur la violence sexuelle et demandé la révision du code pénal en la matière, et la porte-parole de l'ONU sur les questions de harcèlement sexuel a dénoncé la sous-estimation de la gravité du viol.

Un peu bousculé par les manifestations à répétition, le gouvernement du PP, qui n'avait pas besoin de ça en ce moment - entre le scandale du faux master de la désormais démissionnaire Cristina Cifuentes et la complexe adoption du budget annuel avec six mois de retard  - s'est empressé de proposer une réforme du code pénal, joignant sa voix à celle de tous les autres partis politiques. Et puis une avancée sociale, ça ne peut pas faire de mal avant des élections autonomiques.

Quoi qu'il en soit, il y aura un autre procès, car toutes les parties font appel : le Parquet, la victime, les parties civiles (mairie de Pampelune et gouvernement de Navarre) et les agresseurs, qui espèrent bien être relaxés.