La (trop) triste histoire de la petite Nadia fait chavirer l'Espagne

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La déchirante histoire de la petite Nadia permet à ses parents de récolter des dizaines de milliers d'euros pour une opération de la dernière chance. Mais un quotidien met en doute la véracité de l'affaire, qui a fait le tour des médias et des réseaux sociaux.

La semaine passée, El Mundo, deuxième quotidien du pays, publiait un long reportage sur la terrible situation de la famille de Nadia, 11 ans. La société espagnole, habituée à la solidarité collective davantage qu'au soutien de l'Etat, se passionne - et se mobilise fortement - pour ce type de cas désespérés.

Trychothiodystrophie toi-même, d'abord

Nadia a onze ans et une maladie au nom imprononçable présentée par son père comme la deuxième plus rare du monde. Ses cellules vieillissent à grande vitesse, il n'existe pas de traitement, Nadia doit périodiquement subir de coûteuses opérations à l'étranger pour prolonger sa vie. Attention, on entre maintenant dans les détails, et c'est beau comme l'antique.

L'opération est interdite en Espagne. Il s'agit une manipulation génétique expérimentale, inventée expressément pour Nadia par les plus grands spécialistes recrutés à travers le monde. Il faut faire trois trous dans la nuque de la petite (on ne saura pas pourquoi, mais ça fait très Matrix, d'ailleurs) et lui "rénitialiser le cerveau" [sic]. L'enfant doit tout réapprendre, mais elle vivra quatre ans de plus. On en est à la cinquième opération (et oui, moi aussi 4x4=11 ça m'a laissée perplexe), réalisée par un spécialiste américain de la Nasa qu'on a oublié de flashouiller.

Ledit spécialiste a été "chassé" par le père de la malheureuse enfant, puisqu'il s'est refusé plusieurs fois à s'intéresser à son cas, et a été convaincu par la persévérance des parents et sous la condition de ne travailler qu'avec les meilleurs. L'un d'entre eux est en Afghanistan, dans une grotte - c'est la guerre - mais là encore, l'acharnement de Fernando, qui emmène sa fille avec lui, entraîne l'assentiment du scientifique. Je vous la fais courte.

C'est pour pouvoir acheter l'entrecôte...

Pour maintenir leur fille en vie, ses parents ont tout vendu, fait appel aux dons du public depuis 2008, et investi plus de deux millions d'euros dans la santé de leur enfant. Et pour cette cinquième opération, qui coûte 137 000 dollars, il leur en manque 90 000. Ils ont moins de 12 mois pour rassembler le solde et procéder à l'opération, faute de quoi Nadia mourra. Enfin, elle mourra plus vite.

Le journaliste appelle de ses voeux la mobilisation des lecteurs, donne en fin d'article le numéro du compte bancaire auquel faire un virement ; le père évoque la solidarité d'une dame qui vit avec une pension de 386 euros et en envoie religieusement cinq par mois depuis huit ans pour soutenir la famille. A ce stade, le lecteur compatissant cherche sa carte de crédit d'une main fébrile.

D'autant que le Père Courage de Nadia est désormais atteint d'un cancer du pancréas et du foie en stade terminal, mais a renoncé à se soigner pour chercher partout où on lui donne la parole l'argent qui prolongera la vie de son enfant. Là, les coeurs de pierre se disent que la famille a un mauvais karma, mais au vu des commentaires à l'article, l'Espagnol est empathique à l'excès.

Le cas ayant fait le tour des médias (faudrait pas rater le beau conte de Noël, coco) et obtenu l'appui de quelques vedettes (qui depuis s'en mordent les doigts), le miracle a eu lieu: la famille a récolté plus de 150 000 euros en quatre jours, Nadia pourra être opérée, merci à tous, on se revoit dans 4 ans pour la prochaine.

Polémique journalistique

El Pais, premier quotidien du pays, s'est aussi intéressé à l'affaire ; mais contrairement à El Mundo, dont le journaliste connait la famille de Nadia depuis plusieurs années, il a abordé la question sous l'angle de la vérification journalistique. Et là, patatras: l'histoire se dégonfle. Entre autres, le malade du cancer n'est pas connu du centre de soins qui l'a diagnostiqué, la maladie de Nadia est réelle mais pas si rare, et si le petit malade passe le cap de l'enfance, son espérance de vie est bien plus longue. Les spécialistes qui traitent Nadia sont anonymes (argument : certains travaillent pour le gouvernement des Etats-Unis) ou morts (c'est le cas de l'inventeur génial de l'opération miracle). Cerise sur le gâteau, pas moyen de consulter les audits - obligatoires - de la fondation créée pour sa fille, et le père communique sous un faux nom, le vrai étant fiché pour impayés à répétition.

Le journaliste de El Mundo se défend en reconnaissant quelques erreurs mais en indiquant avoir vu des preuves, et El Pais en remet une couche en démontrant la fausseté desdites preuves.

Continuará

Pendant ce temps, les parents de Nadia manifestent leur désespoir sur Facebook (ces méchants Dobby de journalistes qui nous font des misères) et font savoir qu'ils rendront l'argent à tous ceux qui le leur demanderont. Cela ne mettra probablement pas fin à l'enquête que la brigade financière du coin (salut Philippe) a ouverte sur les centaines de milliers d'euros obtenus par les parents au fil des années. Conférence de presse de la famille mercredi 7 décembre. J'ai hâte.


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