Amérique Centrale: la concurrence des projets interocéaniques

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Alors que le Panama modernise son canal - la fin des travaux est attendue pour avril 2015 - une frénésie d'annonces d'axes interocéaniques s'est emparée de l'Amérique Centrale. A l'exception du Costa Rica, tous les pays disposant d'un accès sur les deux océans ont annoncé des projets pour les relier. Par la terre au Guatemala et au Honduras, par un canal au Nicaragua. A croire qu'on refait le match du dix-neuvième siècle.

Le Panama a beau transformer son canal pour permettre le passage de plus gros porte-conteneurs, pour ses voisins, le "post panamax" sera insuffisant pour répondre à la demande future. C'est pourquoi, pensent-ils, d'autres voies interocéaniques ont toutes leurs chances. D'autant que la Chine y a tout intérêt.

[Voir l'infographie de El País sur les quatre voies interocéaniques: Guatemala - Honduras - Nicaragua - Panama)

Le président guatémaltèque a attaqué avec du concret, fin mai, lors du Guatemala Invest Summit, devant des dizaines d'investisseurs internationaux . Parmi les près de cent projets de développement économique pour lesquels on recherche des fonds, le Corridor Interocéanique: une route, une voie ferrée, deux nouveaux ports et un oléoduc, pour un montant estimé de sept à neuf milliards de dollars américains selon les sources. Le projet est à l'étude depuis dix ans, la route est déterminée, parallèle à la frontière sud: 372 kilomètres sur une emprise de 142 mètres de largeur, et les deux cent vingt-six communautés concernées par le tracé auraient donné leur accord. La cession des terres doit être signée dans l'année, rapporte El País.

Un projet autrement plus abouti que celui du canal du Nicaragua, dont le lancement a pourtant été annoncé pour mai 2014 par le président Ortega. Voilà des années que le camarade Daniel envisage un canal national et qu'il cherche soutien et financement auprès de tous les amis du Nicaragua sandiniste: Iran, Russie, Venezuela, Chine. C'est finalement un ressortissant de ce dernier pays qui se lance dans l'aventure. Wang Jing, 41 ans, entrepreneur chinois peu connu, a été démarché par Laureano Ortega, conseil en investissements pour le gouvernement de son papa. Ce n'est pas parce qu'on est ancien révolutionnaire qu'on va renier le népotisme. Daniel Ortega attend beaucoup de Wang Jing: la modernisation des télécommunications (via son entreprise Xinwei, à laquelle le gouvernement a offert des terrains, et dont on attend toujours le premier dollar d'investissement...), le premier satellite nicaraguayen, et ce fameux canal dont le tracé n'est pas arrêté et dont la construction est malgré tout estimée à près de quarante milliards de dollars.

Le seul élément à peu près certain est que la voie fluviale passera par le grand Lac du Nicaragua, dont la rive occidentale n'est qu'à une quinzaine de kilomètres de la côte pacifique; mais outre que le lac est très peu profond, il constitue la principale réserve d'eau douce du pays. Petits soucis de gestion en perspective. Pour le reste, il existe six variantes envisagées, dont l'une par le fleuve San Juan, frontalier avec le Costa Rica et qui fait depuis plusieurs années l'objet d'un conflit de voisinage (voir historique en bas d'article).

Pour le projet du "Grand Canal", Wang Jing a monté en un rien de temps la structure Hong Kong Nicaragua Development Investment dont il est le PDG et l'unique actionnaire, heureuse bénéficiaire d'une concession renouvelable de cinquante ans sur le futur canal - votée sans débat par l'Assemblée Nationale nicaraguayenne, à la botte du président -, de l'autorisation de procéder à l'expropriation de toute propriété privée dans le cadre du projet, et en prime des réserves de la Banque Centrale du Nicaragua comme garantie. Ce qui amène certains observateurs, dont le diplomate panaméen Guillermo Cochet, à se demander si cette opération ne va pas déboucher en réalité sur une énorme fraude plutôt que sur les océans.

Et le Honduras se positionne aussi sur le créneau. Son président, Porfirio Lobo, démocratiquement élu après une campagne sous le régime de l'état de siège (suite au coup d'Etat contre le président Zelaya), a de grands espoirs de développement pour son pays. Son projet de cités-modèles, inspirées des charters cities de Paul Romer mais mâtinées de paradis fiscal, a été déclaré inconstitutionnel, mais qu'importe, il les fera tout de même.

Alors ce n'est pas une contingence politique ou géologique qui risque de l'arrêter; et le gouvernement signera le 8 juillet prochain un memorandum en vue de la construction de dix voies de chemin de fer permettant de traverser le pays d'une côte à l'autre. Là encore, c'est une entreprise chinoise qui est retenue: la Harbour Engineering Company Ltd. Ce "canal sec" ne sera un concurrent ni du canal de Panama, ni de celui du Nicaragua, affirme-t-on au Honduras, puisque le système ferroviaire permettrait de traiter la charge de bateaux de 300.000 tonnes, quand les deux voisins ne pourront faire passer des porte-conteneurs d'une capacité supérieure à 100.000 tonnes.

Personne n'est concurrent donc, mais la Chine est présente sur deux des trois projets de création, sans compter le canal interocéanique terrestre envisagé en Colombie depuis 2011. Comment dit-on "ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier" en chinois?

 

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